mardi 17 janvier 2012

Eloge à Dschang


Nah Teloh avait réfléchi toute la nuit. Il n’arrivait pas à comprendre le monde qu’il avait vu et ratifié mais qu’il vivait à présent comme une injustice que lui infligeait l’existence depuis qu’il quittât les bords de Dschang Wata. Il est vrai que, la veille, il avait arpenté les chemins du bois de Vincennes, ce bois à la lisière Est de Paris, Paris qu’il aimait et le bois de Vincennes, un lieu qu’il aimait visiter lorsqu’il avait le cœur triste. Il avait, ce jour-là, parcouru ce bois en long et en large, et eut un entretien du regard avec plusieurs espèces végétales pour calmer son âme. Ce n'était pas, il est vrai, le bois de cette colline, peuplée des goyaviers, la colline qui est juste à la lisière du Centre Climatique de Dschang et qu'il aimait visiter, et trouvait du plaisir à emprunter aux goyaviers, leurs fruits jaunes, sucrés et exquis.
Oui, il n’était pas à Dschang. Cette ville, Dschang, au Cameroun, lui manquait. Dschang, c’est sa ville natale, son pays, ancienne capitale de la région Bamiléké. Ville historique, elle fut l’objet d’une grande convoitise des pays européens. L’Allemagne l’occupa, grâce au régime du protectorat, de 1895 à 1915. La première guerre aidant, elle passa sous le protectorat britannique de 1916 à 1920 et, après une courte période de condominium franco-britannique,  c’est l’administration française qui prendra le relais sous le régime du Mandat de la société des Nations puis celui de la Tutelle de l'ONU jusqu’en 1960, année de proclamation de l’indépendance du Cameroun.
Dschang, c’est sa ville. Elle l’a toujours été. Elle est située dans une zone montagneuse sur le versant Sud-est des Monts Bamboutos, entre savane d’origine anthropique et les forêts montagnardes. La ville, cette ville de Dschang, est bâtie sur des collines arrondies, allongées mais toujours à sommet plat que délimitent des versants à fortes pentes, sur lesquels s’agrippe l’habitat. Merveilleuse Dschang ; merveilleuse ville, merveilleux pays.
Si Nah Teloh la regrette, c’est parce que Dschang bénéficie d’un climat frais et doux. Elle se caractérise par deux saisons : une pluvieuse et l’autre sèche. La pluvieuse saison va de mi-mars à mi-novembre. C’est celle qu’il aime le plus, à cause de ses pluies et de ses giboulées. Elle, cette ville de Dschang est riche en manifestations culturelles Bamiléké : ce que Nah Teloh ne trouve pas en Europe, bien que fort riche en semblables activités.
Dschang, encore elle, est une ville agricole, comme Paris par ses environs ; une ville universitaire et touristique ; comme Paris avec ses universités, riche en histoire, comme Paris avec son histoire, mais une histoire de Dschang influencée par le passé régenté colonialement, ce qui n’est pas le cas de Paris, sauf si on excepte l'occupation allemande des années de guerre. Mais, Dschang, elle, est riche, surtout, riche par l’histoire des chefferies Bamiléké.
Avec une quinzaine des milliers étudiants, et deux cent-trente écoles, Dschang est une ville très dynamique, très différente des autres villes du Cameroun. La route Mélong-Dschang désenclave totalement la région, et met Douala à trois heures de route, ce sont de nombreuses opportunités qui s’ouvrent à la ville. Dschang cultive le café, le cacao et le thé, ce qui fait sa  richesse et celle de la région. Le "Yemba", sa langue, le français et l’anglais sont les trois langues les plus parlées à Dschang. Les artisans y pratiquent  la sculpture sur bois, le tournage, la vannerie, la menuiserie raphia, le tissage, la poterie, la forge, ce qui la rend pittoresque.
Loin d’elle, cette ville, Dschang, mais à Paris et dans Paris bouillonnante, Nah Teloh se sent isolé et nostalgique. Mais, il trouvait dans cette situation, l’occasion de plonger en lui le regard critique et demander à sa mémoire et à l’intelligence ce quelles lui enseignaient de cracher, pour que le monde en prit possession de ce que Dschang la belle, avait de plus pittoresque et précieux et était comme une belle fille à découvrir. Comment fera-t-il, lui qui n’a jamais voulu dire, par pudeur, ce qu’il avait sur le cœur et dans l’âme pour Dschang, et que sa conscience lui dictait de faire et de dire pour que le monde s'en appropriât? Le timide qu’il était, et est toujours, cachait-il un amoureux comme il se définissait ou, était-il un trompeur et vaniteux, qui refusait de livrer Dschang son amour aux autres ? Pourquoi ! Voici la question, non pas de l’amour mais, celle de sa déclaration pour Dschang au peuple posée.