jeudi 15 mai 2014

La poésie orale

Il y a peu, sur sa page face book, Jean-Claude Awono, Directeur du Centre culturel Francis Bebey  écrivait : « Et si on parlait de poésie orale ? Quand on parle de cette poésie-là, on évoque toujours les chansons populaires et les griots, le rap et le slam aussi. Avez-vous le sentiment qu'elle se limite à ces seuls aspects ? Le débat est ouvert. Essayons de la définir, de la distinguer des autres formes d'expression poétique, de dégager sa ligne de force, sa trajectoire esthétique ».
Nous trouvions le cri justifié, la proposition aussi et la suggestion des lignes de réflexion intéressante. Comme aussi nous trouvions en la proposition une occasion d’échange sur le sujet, nous reprenions à notre compte l’idée et faisions la réflexion que voici : La poésie orale, un genre poétique que l’on ne sait définir peut-elle être distinguée des autres formes poétiques? Quel serait, si nous le pensons possible, sa ligne de force ? Et alors, peut-on lui trouver une trajectoire esthétique?

I - Définir la poésie orale

A- Qu’est-ce qu’une poésie orale ?

Si, elle est, elle doit avoir ses manières de se manifester. Revenons pour cela à l’observation de sa manière d’être. A ce propos, les chansons pygmées qui montent du fond de la forêt depuis toujours ne manquent pas de rythme, de musicalité et de poésie. Les chants Ewondo, Betti, Sawa, Bassa et autres plus près de la forêt sont des chefs-d’œuvre poétiques dits à l’occasion des manifestations spirituelles, festives ou guerrières. Des pays savaniens camerounais, jusqu’aux portes du désert au Tchad, les contes comme les chants sont des marqueurs de la culture musicale et de l’expression poétique.
Les chants ont pour support des paroles. Les paroles débitent des textes poétiques, et nous sommes en présence des créations littéraires orales mises à la disposition du public au moyen des paroles, expression immédiate de la pensée, décrivant des situations ou des contextes. Elles sont la marque des poètes, car dans nos sociétés africanophones, la poésie sait aussi se distinguer de la prose, conte oral qui sait lui aussi narrer, décrire bien les situations ou objets, les circonstances, le contexte de l’invention et de la production du texte.
Mais, conte ou poésie orale peut-elle s’écrire ? Et qu’est-ce qu’écrire oralement? Je serais tenté de dire qu’écrire oralement c’est, plutôt que de coucher à l’aide d’une plume, ou de dessiner sur une feuille les mots qui deviendront les textes conçus par l’esprit après réflexion, l’auteur d’un texte oral dit par les moyens de la parole, les mots qui s’articulent immédiatement et se mettent aussitôt en ordre, comme les danseurs d’une troupe théâtrale, pour former les textes mis à la disposition des auditeurs, qui les consomment aussitôt, et peuvent dire tout aussi promptement, leur approbation ou leur rejet, bruyamment ou silencieusement.
L’oralité est, comme l’écrit, une manière de produire des textes. La production poétique dans le registre de l’oralité, a toujours été marquée par l’oralité et la musicalité dès ses origines car, c’est une écriture qui, par la recherche de rythmes particuliers telle que l’utilisation des vers, des effets sonores comme les rimes, a une fonction mnémotechnique pour une transmission orale pénétrante, que l’art oratoire sait valoriser. Cette forme propre au texte poétique fait que, celui-ci est, dans une production orale, destiné à être entendu plutôt qu’à être abordé par la lecture. Il n’y a pas entre l’orateur et l’auditoire d’objet (livre), intermédiaire pour un texte qui, immédiatement élaboré et traduisant l’état de l’âme, rend le partage quasi immédiat par l’oralité.
Faite pour, sur le plan spirituel, dire des plaintes et complaintes, des prières et des louanges aux dieux, et sur le plan du conte et de la réflexion, dire l’état de l’âme et la leçon philosophique de la vie et des choses, la poésie est associée au chant, et à l’exaltation puisque, la musique et la poésie sont aussi étroitement liées pour charmer et enchanter. Voila ce que nous pensons de la poésie orale. Mais, peut-on la définir avec exactitude sans l’enfermer dans une camisole ?

B - Quelle définition ?

Aujourd’hui, il est loisible de noter que la poésie en linguistique, est décrite comme un énoncé centré sur la forme du message où la fonction est prédominante. Si pour la prose l’important est le « signifié », et qu’elle a pour but la transmission d’informations, et que pour cela, elle se définit comme une marche en avant qui va toucher une cible et révéler quelque chose, la poésie en revanche privilégie la « forme » ; va vers ce qui est significatif, et alors, sa démarche « réflexive », est symbolisée par le « vers », et montre une progression dans la reprise, telle les mouvements d’une spirale.
La poésie va donc se définir, non pas par des thèmes particuliers, mais par le soin apporté au signifiant pour démultiplier le signifié. Alors, l’enrichissement du matériau linguistique va, dans sa création, prendre en compte autant le travail sur les aspects formels que le poids des mots. Dans l’expression poétique orale africanophone, le terme « poésie », qui renvoie simplement à la beauté harmonieuse associée à une certaine sentimentalité, est largement dépassé pour aboutir à des orientations variées selon la dominante que retient le poète oralement  dans sa production. Une telle poésie a forcément sa ligne de force.

II - Sa ligne de force

A - En a-elle une?

Elle va donc dépendre de la culture et du poète. Dans la littérature européenne, la lyre d’Orphée ou la flûte d’Apollon évoque l’origine orale et chantée de la poésie. Elle marque, dit-on, une expression poétique qui se préoccupe des rythmes avec le compte des syllabes, le jeu des accents et des pauses. Ici, la poésie exploite aussi les sonorités, particulièrement avec la rime c’est-à-dire, le retour des mêmes sons à la fin d’au moins deux vers, avec pour base, la dernière voyelle tonique et ses combinaisons de genre c’est-à-dire, des rimes masculines ou féminines. Elle exploite aussi des dispositions c’est-à-dire des rimes suivies, croisées ou embrassées, et de richesse c’est-à-dire, des rimes plates, suffisantes ou riches.
Pour être encore plus policée et expressive d’une autre manière, elle va utiliser aussi les reprises de sons dans un ou plusieurs vers, où on a des allitérations et des assonances, le jeu du refrain comme c’est le cas dans la ballade, ou le Pont Mirabeau d’Apollinaire. Si on admet qu’on a dès à présent une certaine idée de la ligne de force de ce type de poésie, on conviendra qu’ailleurs, notamment en culture africaphone, les choses ont pris une autre forme.

B - En africaphonie

Dans la poésie nègre, les poètes de la négritude Aimé Césaire et Léopold Sedar Senghor par exemple, représentent une branche particulière de la poésie francophone du XXe  siècle, dont l’engagement et les idées véhiculées, bien que très forts, sont encore assez confidentiels en France. Édouard Glissant, poète du «Tout-Monde» et de la « Philosophie de la relation » est le digne fils spirituel au xxi e siècle.
Aimé Césaire, chantre des Antilles, a cette volonté de « plonger dans la vérité de l’être » car, il est hanté par la question du déracinement des descendants d’esclaves. Léopold Sédar Senghor, lui, a créé une poésie à vocation universelle ayant l’espérance pour leitmotiv. L’utilisation de la langue française et les références positives à la culture françaises s’y mêlent aux sujets historiques africains qu’il vivifie  dan Chaka.
Pour notre part, si par la poésie nous recherchons, au travers de l’existence la vérité, c’est à travers l’amour qui fait l’autonomie de l’homme. Puisqu’il nous arrive de dire en vers les discours sur la vie, il n’est pas rare de trouver dans certains de nos poèmes, des vers solitaires qui, comme des frondeurs, se singularisent par leur solitude en ne rimant avec aucun autre. Quelque fois aussi, le vers en apparence solitaire rime avec un autre qui a eu l’idée de se mettre plus loin dans le texte, selon la circonstance, comme pour taquiner le lecteur et donner à la poésie une autre considération quant-à la ligne choisie. La liberté ici est d’or, et n’est-il pas commode pour le poète de se dérober de l’enfermement stylistique? Comment donc dire la trajectoire empruntée par la poésie orale ?

III – Sa trajectoire esthétique

A - Peut-on, en effet, lui trouver une trajectoire?

Nous dirons qu’elle a certainement une qu’elle a choisie mais qu’il faut découvrir. Sur le chemin de l’esthétique choisi par la poésie orale, revenons au cas plus général de l’africaphonie. Dans la culture orale africaine, toute expression littéraire est poétique, chaque fois qu’il s’agit de l’art oratoire « sentencier » (puisque dégageant la vérité en sentence), du chant ou du théâtre. Alors, tout « fabricant de texte » est potentiellement un poète. En cela, les liens entre la Métaphysique et la Poétique sont nombreux bien que dispersés. Un détour chez les autres cultures est nécessaire.
Comment les autres cultures regardent-elles la chose en effet ? Aristote distingue dans la Métaphysique trois types de sciences: les sciences théorétiques, les sciences pratiques et les sciences poétiques. La Poétique étudie la partie poétique dans une perspective descriptive et normative. Dans ce cas, il s’établit forcement une relation entre la poétique l’art oratoire. Il devient évident qu’il y a des liens entre la Poétique et la Rhétorique dès lorsqu’il s’agit pour l’une comme pour l’autre de persuasion, de métaphore, et d’expression. En plus, la poétique et la rhétorique visent par leur production verbale l’efficacité lorsqu’il s’agit de convaincre les auditeurs pour la rhétorique, et les spectateurs pour les arts poétiques.
Les philosophes grecs ont cherché à affiner la définition de la poésie et Aristote dans sa Poétique identifie trois genres poétiques : la poésie épique, la poésie comique et la poésie dramatique. Et nous sommes persuadé qu’à Yaoundé comme à Dschang, à Douala comme à Bertoua, à Kribi comme à N’Gaoundéré et à Maroua, la population connaît plus d’un comique, d’un dramaturge.

B - Que disent les théoriciens?

Les théoriciens de l’esthétique ont, dans la définition de la poésie, retenu trois genres : l’épopée, la poésie lyrique et la poésie dramatique. L’utilisation du vers s’imposa comme la première caractéristique de la poésie, la différenciait ainsi de la prose à qui revient l’expression commune et pouvait recevoir le qualificatif d’art prosaïque. La ligne de force de la poésie orale en Afrique reste celle qui a toujours été dans son essence traditionnelle, tirant son fondement dans l’art culturel africanophone s’adaptant à la situation dont l’âme se fait écho dans son état et psalmique lorsqu’il s’agit d’exalter une situation ou la vie. Seul le rythme, la musicalité et le mouvement du cœur importent.

Conclusion

Arriver à ce point, notre réflexion n’épuise pas le sujet ; elle n’est qu’un point de vue, et il est normale que nous continuons à dire : Mais, à la poésie orale, peut-on lui trouver une trajectoire esthétique ; de dire que le mot poésie a toujours évolué vers un sens plus restrictif en s’appliquant aux textes en vers qui ont fait un emploi privilégié des ressources rhétoriques sans préjuger des contenus. C’est pourquoi on a eu la poésie descriptive, narrative et philosophique avant de voir s’ouvrir une place grandissante à l’expression des sentiments.
Cela est fort vrai mais, on peut dire que la première expression littéraire de l’humanité qui a utilisé le rythme comme aide à la mémorisation et à la transmission orale est la poésie. Elle apparaît d’abord dans un cadre religieux et social en instituant les mythes fondateurs dans toutes les cultures, que ce soit avec le chant et contes d’Afrique et du Cameroun, l’épopée de Gilgamesh en Mésopotamie, le Mahabharata indiens, la poésie dans l'Egypte antique, la Bible des hébreux, l’Iliade et l’Odyssée des Grecs, ou l’Énéide des Latins.
Vu ainsi, on peut en plus optimiste, et compte tenu de la conviction qui nous envahit depuis que nous en parlons, déclarer que la poésie orale a une personnalité, une identité, idée qui n’engage que nous et, comme il faut encore y travailler, doutons encore pour mieux aller à sa connaissance, ce qui reste le travail de réflexion à tout un chacun.

Daniel TONGNIN

Poète et Ecrivain
Le 14 mai 2014