mercredi 15 avril 2015

Les Poètes romantiques camerounais

Révolutionnaires parce que désabusés par l’évolution de leur pays ; contestataires parce qu’ils dénoncent l’inacceptable qui exaspère, les poètes camerounais aujourd’hui, sont comme ceux de lépoque de « La Ronde des poètes », l’armée furieuse qui conteste et refuse  qu’à l’encre rouge, on biffe ce qui, par rapport à la vérité, a toujours été et fondé la bonne conduite des choses de la vie. J’ai trouvé en ces poètes-là du romantisme parce qu’ils aiment la vie et veulent, par leur façon, voir au monde de demain celui qui sera le plus beau, le plus beau et mieux à vivre.

Le Romantisme, dans notre esprit, désigne un art, une pensée et un état d’âme caractéristiques de ces poètes camerounais que j’ai eu le privilège de lire. Je ne les réduis pas seulement à cela, car ils sont bien plus grands et se sont exprimés sur d’autres sujets et bien mieux, et ne sont pas seulement romantiques. Mais, je m’oblige à retenir chez eux ce qui me sied : le romantisme, et bien mieux, le romantisme camerounais. Ils ont tous cet art oratoire bien camerounais qui les caractérisent (I), et leur insatisfaction les oblige à crier leur amour de l’Afrique, du Cameroun et de la vie tout simplement dans un romantisme tout aussi camerounais (II).

I – Caractéristiques du romantisme camerounais

Ce qui caractérise ce romantisme-là, c’est en premier son art oratoire et sa question théorique. L'art oratoire il est vrai,  est aussi vieux que le monde et a connu son paroxysme voire son apogée à l'époque des orateurs de l'antiquité. Mais, n’allez pas croire qu’il s’agit de l’antiquité européenne. J’ai toujours entendu dire, dans la société camerounaise de l’Ouest, que celui qui sait dire plus que qui conque, les choses avec une manière qui sied le faisait avec art. Si dans le peuple des voix louent ainsi la dextérité oratoire des uns de ses membres, c’est qu’elles apprécient l’exécution selon des règles un art oratoire camerounais. Je sais aussi que dans toutes les sociétés camerounaises, les peuples ont et pratiquent cet art, et comme ils détiennent une part de la vérité universelle, il est bon de reconnaître qu’ils l’ont depuis leur antiquité dans leur patrimoine culturel. Ils ne la tiennent d’aucun autre peuple et n’ont rien plagié sinon qu’ils ont toujours cultivé cet art-là. Les gens des cultures importées ont, le temps de leur domination sur la société africaine, fait croire que les sociétés de ce continent-là n’avaient pas de culture et dont pas d’antiquité, et ont prétendu leur apporter une dont l’antiquité serait plus éclairante, mensonge que la culture africaine dénonce, en allant chercher dans l’oralité la justification.
Aujourd'hui le Cameroun voit son art oratoire refaire surface, sous une autre dynamique et donner plus de sens à l'oralité traditionnelle. Les comédiens (Avec Jean-Michel Kankan et bien d’autres plus jeunes) et d’autres artistes le montrent. On peut parler dorénavant de "néo-oralité" ou d'art oratoire moderne qui siège près de la tradition orale. L'art oratoire moderne prend plusieurs formes : les pratiques de prise de parole en public à l’occidental, les improvisations et le débat compétitif et structuré avec le Slam par exemple. En somme, c'est l'art de bien parler, l'art de convaincre.
J’ai appris, et c’est la seconde caractéristique du romantisme camerounais, que le développement de cet art prenait une autre dimension et que  la ville de Dschang se « dotera d’un Atelier de formation des jeunes aux techniques d’Art Oratoire et de prise de parole en public ». L’Atelier, disait-on devait avoir pour cadre l’AFC de Dschang, acteur culturel dans cette ville.
La poésie, dans le développement de cet art, prend toute sa place. Les écrivains aiment  l’art oratoire et dire son poème en public comme l’ont fait récemment les jeunes du Cercle Littéraire des jeunes du Cameroun, c’est mettre aussi l’oralité en compétition avec l’écrit.  La poésie, comme art d’expression du romantisme, se trouve privilégiée comme étant plus apte à décrire les passions et les mouvements de l’âme. Les poètes romantiques camerounais, puisqu’on en n’a pas encore parlé, du moins à notre connaissance, intriguent car la question de leur source d’inspiration se pose et naturellement la question théorique de son discours poétique: sa seconde caractéristique. La poésie romantique camerounaise est une poésie universelle progressive. Elle n'est pas seulement destinée à réunir tous les genres littéraires séparés de la poésie mais veut aussi faire se toucher poésie, philosophie et rhétorique. On comprend qu’elle ne peut échapper à l’analyse théorique de son discours et de sa source d’inspiration par exemple.
L’Afrique, le Cameroun, la vie sociale, les pouvoirs, l’asservissement de l’homme par le développement et l’amour de l’être aimé entre autres, constituent en quelque sorte, les paysages qui fondent leur inspiration. Paysage et état d’âme se retrouvent dans la poésie des romantiques camerounais et nous font dire que la nature de cette poésie n’est pas seulement d’être camerounaise, mais aussi d’être une poésie confidente, consolatrice, et un compagnon sur le chemin de la vie. A travers elle, le romantique exprime sa sensibilité. On cherche ses symboles, et la découvre contemplative comme disait Victor Hugo et le poète, ce rêveur d’un  lendemain meilleurs qui fonde l’espérance comme Djimeli Raoul dans « Exaspération et espérance, fait penser aussi  à la correspondance de Baudelaire.
Leur attrait pour l’Afrique (Benjamin Guifo dans Au-delà des mots) pour le pays camerounais (Raoul Djimeli dans En attendant les jours qui viennent) et ce que la vie y impose n’exprime-il pas le goût d’une sorte de pittoresque ? Et ne sommes-nous pas face à un mode du « nouveau monde poétique», des mondes sous l’emprise du mondialisme où la vie est de plus en plus difficile ?
Dans l’expression de ce romantisme tout camerounais, l’étrange vient parfois de notre passé puisque les romantiques se passionnent pour l’Afrique et le Cameroun d’aujourd’hui où il faisait moins bon vivre ( Jean-Claude Awono dans « A l’affût du matin rouge ») ; pour le Cameroun qui doit encore se libérer de la domination pour être capable de se faire confiance ou bons patriotes-gestionnaires du mieux-être, et pour construire l’avenir que l’expression de l’espérance charrie comme des ruisseaux nés des pluies diluviennes qui charrieraient des cailloux.
C’est ici qu’on trouve le Moi des romantiques camerounais. Le romantique est ici le poète ou le romancier lyrique. Si l’écrivain d’aujourd’hui donne à voir un individualiste qui met sa sensibilité et son art à son propre service, c’est que le moi de l’enfance, le moi amoureux, le moi en quête du bonheur voire de spiritualité, reste la source d’inspiration. Pour cela, il faut qu’il y ait eu un «Mal du siècle» qui a enclenché en lui le sentiment de malaise d’où l’insatisfaction, son crie d’amour et le développement d’un discours romantique.

II – Le romantisme camerounais

Sentiment de malaise et d’insatisfaction, voilà, peut-on dire, ce qui engendre le romantisme camerounais. Il éprouve un sentiment d’inadaptation par rapport à la rapidité des bouleversements historiques. Si nous regardons Musset dont le héros déplore l’absence d’idéal, l’impossibilité de s’illustrer sur les champs de bataille depuis la défaite de Waterloo, on peut dire que les jeunes poètes camerounais font en quelque sorte le même constat puisqu’ils ne peuvent pas s’illustrer dans le champ de la bataille pour réussir la vie depuis la chute du colonialisme. Le romantique camerounais pense ne plus avoir sa place en ce monde auquel il ne s'identifie plus. Mais sa révolte l’emmène à imaginer les temps nouveaux. Alors, en proie au «vague des passions» il s’indigne ou, accuse la société qui ne le comprend pas. Il s’en prend à l’esprit corrompus des usurpateurs des pouvoirs et l’embourgeoisement de corrompus, au non développement incluant la jeunesse. Comme ailleurs dans d’autres sociétés, le romantique camerounais est avant tout un anticonformiste qui provoque pour masquer peut-être son malaise ou pour montrer le disfonctionnement de la société.
L’homme, on le sait, est voué à la souffrance. Le romantique sous son effet, finit par s’enfermer dans la tristesse ou la passion amoureuse dont il semble avoir besoin. Lyrique, la compassion jaillit de son âme et, révolté et voulant faire triompher la justice, il peut comme  Paul Dakeyo, dire en amoureux : nous reviendrons. Le thème du déclin, de l’automne d’une vie difficile et de ses tempêtes, est un lien commun de l’esprit romantique. Etre à part, voué par la volonté du bon Dieu à un destin sur lequel il n’a aucune prise, le romantique va mettre à profit cette insatisfaction pour échapper au monde soit par le rêve et l’espérance (Abad Boumsong, auteur du livre " Le Livre du néant", Raoul Djimeli in Exaspération et Espérance, inédit) puisque l’imagination est «la reine des facultés» et «grande plongeuse» par l’évasion dans le temps, l’espace,  le goût de l’horreur est de voir en « demain », le temps des réalisations des projets, fruit de l’espérance : il voudra par le dépassement de la pensée réaliser la  transformation du monde. On sent que le romantique reste insatisfait et pour rester confiant dans l’avenir, la question est : d’où vient sa force de sa foi en l’avenir.
Pour le romantique, la passion est une source d’énergie. Si le romantique reste un insatisfait  face aux évolutions imparfaites du monde et des situations, et manifeste sa tristesse et sa révolte, c’est qu’il n’est pas satisfait. Cette insatisfaction et cette tristesse peuvent cependant être positives dans la mesure où elles deviennent chez certains romantiques une source d’énergie et de révolte (Benjamin Guifo dans « Mots pour Maux », Paul Dakeyo avec nous reviendrons). La détermination à revenir, fait du romantique un révolutionnaire et le lyrisme dans son expression vient nourrir sa passion.
L'exaltation de la passion est source d’énergie, et la méditation sur l’histoire montre qu’au sentiment de la fuite du temps, de la vie éphémère de l’homme, l’écrivain romantique peut opposer des vastes mouvements de l’histoire (Daniel Tongning avec « Discours poétiques »), les épopées de l’humanité comme le firent Chateaubriand et Hugo et Paul Dakeyo et bien d’autres dans le monde poétique camerounais.
L’engagement du Poète romantique dans l’action politique ou sociale comme le firent Lamartine, Hugo, et Vigny en leur temps et aujourd’hui Daniel Tongning, ne révèle qu’une prise de conscience du romantique d’une mission à accomplir pour l’amélioration du sort de l’humanité. Alors le poète est un guide, un phare, un mage, un «prophète chargé d’une mission divine. Jean-Claude Awono avec « A l’affût du matin rouge », met l'art poétique au service des hommes par une participation directe aux problèmes de son temps. Ici, l'écrivain engagé est actif dans son époque, et son œuvre a pour lui une utilité immédiate. J’y vois une sorte de réquisitoire contre le traitement imposer à l’Enseignant qui ne doit qu’obéir et qui a choisi de combattre contre la dictature de l’administration. Pourtant, à l’origine, le romantique ou le poète est politiquement conservateur. Il n’est pas le révolutionnaire mais un individualiste et un élitiste qui prône le patriotisme, et ce n’est que progressivement, avec la complexification des situations vers le regrettable qu’il évoluera vers la démocratie et l'internationalisme.
Le romantique camerounais est toujours en quête d’un absolu. Aussi, comme l’homme est avant tout une âme, il a la faculté de choisir le Bien contre le Mal, l’Esprit contre la Matière. Les poètes romantiques camerounais expriment dans leurs œuvres cette recherche du bien. On retrouvera ici aussi bien René Philombe avec « l'homme qui te ressemble », chez Benjamin Guifo,  Daniel Tongning que chez Jean-Claude Awono et Raoul Djimeli cette recherche du bien contre le mal.
Au total, Le romantisme camerounais, une nouvelle sensibilité qui proclame le culte du moi du poète, est l’expression des sentiments de celui-ci jusqu'à ses passions. Issu des bouleversements politiques et sociaux camerounais, il met l'homme et l'artiste devant un destin improbable et inquiétant. La vision dramatique de l'humanité camerounaise par ces poètes est commune à tous les arts, même au théâtre à la camerounaise, sous la magnificence des décors qu’offrent les salles ou les paysages divers qui le fondent. Le réel, que ces romantiques rendent expressif, dramatique, l'emporte sur le bel idéal proclamé et jamais atteint.
Lyrique, le poète privilégie des genres particuliers comme l’élégie ou la célébration, variant les tons et allant du chuchotement au cri, exprimant aussi bien le bonheur, l'exaltation que la douleur, le désarroi ou le sentiment du tragique. J’ai trouvé tout cela dans l’expression des poètes camerounais. Leurs réactions et leurs sentiments en font des lyriques et leur lyrisme ne dissocie pas leur expression de la poésie engagée. Le lyrisme romantique sait s'élargir et, dépassant les thèmes de l'amour et de la fuite du temps ou de la nature, pour s'ouvrir à une inspiration humanitaire et alors, exprimant tantôt une interrogation pathétique sur le destin de l'humanité, tantôt une foi enthousiaste dans l'humanité, sait être protestataire.
Il est donc certain qu’il y a dans le monde poétique camerounais, des poètes romantiques. Ce romantisme-là pose plus de questions et interroge le monde littéraire camerounais. Nous avons soulevé le problème ; il reste à le traiter. La question de la poésie romantique camerounaise se pose désormais et celle de son fondement théorique devra, elle aussi, être abordée. Ces deux questions interrogeront le chercheur sur connaissance de la famille poétique camerounaise aujourd’hui dispersée.
Pour les poètes romantiques camerounais,  nous ne les avons pas tous cités. Nous n’avions pas cette prétention et n’avons mentionnés que ceux que nous avons eu le privilège de lire en espérant découvrir les autres. Nous espérons que le Centre Littéraire des Jeunes Camerounais se fera le devoir de nous éclairer.

Daniel Tongning
Avril 2015