La réforme constitutionnelle et la maîtrise de la succession au Cameroun

La dernière réforme du texte fondamental camerounais peut être interprétée comme une tentative de maîtriser à l’avance la succession présidentielle et, plus largement, d’empêcher que la vacance du pouvoir ne devienne le point de départ d’une recomposition imprévisible des équilibres politiques, régionaux et sociologiques du pays. Il serait toutefois excessif d’affirmer que la réforme vise explicitement à empêcher l’accession au pouvoir d’un anglophone ou d’un Bamiléké, car aucune disposition constitutionnelle ne comporte une telle exclusion. La question doit plutôt être posée en termes de mécanismes institutionnels et de contrôle de la compétition politique.

La création d’une vice-présidence constitue, à cet égard, une modification décisive. Désormais, le vice-président est nommé par le président de la République et, en cas de décès, de démission ou d’empêchement définitif du chef de l’État, il lui succède pour achever son mandat. La vacance présidentielle cesse ainsi d’être nécessairement un moment de compétition ouverte susceptible de redistribuer les cartes entre les différentes forces politiques et sociologiques du pays. Elle devient, dans une large mesure, un mécanisme de continuité institutionnelle dont l’élément déterminant est la personne choisie en amont par le président.

Cette transformation est politiquement considérable. Dans l'ancien schéma, la vacance pouvait ouvrir une période d'intérim et conduire à une nouvelle compétition présidentielle. Dans le nouveau dispositif, le choix du successeur est en quelque sorte anticipé et institutionnalisé. La question fondamentale n'est donc plus seulement de savoir qui pourrait gagner une élection présidentielle, mais qui contrôle la personne appelée à exercer le pouvoir lorsque la présidence devient vacante. En ce sens, la réforme peut être comprise comme une manière de réduire l'incertitude successorale.

C'est dans cette perspective que la question anglophone prend toute son importance. L'accession au sommet de l'État d'une personnalité anglophone pourrait avoir une portée politique considérable dans un pays marqué par la crise du Nord-Ouest et du Sud-Ouest et par les débats sur la forme de l'État, la décentralisation et l'équilibre entre les différentes composantes nationales. Une alternance produite par une élection ouverte pourrait permettre à une personnalité anglophone de construire une coalition nationale suffisamment large pour accéder à la magistrature suprême. En organisant la succession autour d'une personnalité désignée par le président sortant, le nouveau dispositif réduit mécaniquement cette possibilité au moment critique de la vacance du pouvoir.

Le cas bamileké doit être analysé avec la même prudence. Il n'existe aucune interdiction constitutionnelle empêchant un Bamileké de devenir président de la République. Toutefois, l'histoire politique du Cameroun montre que l'accès au pouvoir ne dépend pas uniquement des règles juridiques : il est également conditionné par des équilibres régionaux, administratifs, militaires, économiques et sociologiques. Une élection réellement ouverte pourrait permettre à une personnalité issue de l'Ouest de mobiliser une coalition nationale et de modifier profondément ces équilibres. La succession automatique par un vice-président désigné en amont constitue alors un mécanisme susceptible de réduire cette incertitude.

L'enjeu n'est donc pas nécessairement d'« empêcher un anglophone ou un Bamiléké d'être président ». Il serait plus juste de dire que la réforme peut être interprétée comme une tentative d'empêcher que la disparition ou l'empêchement du président en exercice ne provoque une compétition politique susceptible de remettre en cause les équilibres fondamentaux du système. Autrement dit, elle ne ferme pas juridiquement la porte à l'alternance ; elle peut en revanche réduire l'espace institutionnel dans lequel une alternance imprévisible pourrait se produire.

Cette lecture conduit à une question encore plus profonde : la réforme cherche-t-elle réellement à résoudre le problème de l'instabilité successorale ou cherche-t-elle surtout à empêcher que l'instabilité successorale ne débouche sur une transformation du système politique ? Si tel était le cas, la vice-présidence ne serait pas seulement un instrument de continuité de l'État. Elle deviendrait un instrument de continuité du système de pouvoir.

C'est précisément ici que la question camerounaise rejoint celle de la gouvernance et du non-développement. Une institution peut être officiellement conçue pour prévenir le désordre et, simultanément, fonctionner comme un mécanisme de reproduction des rapports de pouvoir existants. La stabilité institutionnelle peut alors devenir une stabilité conservatrice : elle empêche la rupture sans nécessairement résoudre les causes profondes de l'instabilité sociale, économique et politique.

Dans cette perspective, la succession présidentielle au Cameroun apparaît moins comme une simple question de personne que comme une question de reproduction institutionnelle du pouvoir. La véritable interrogation devient alors : la réforme constitutionnelle de 2026 organise-t-elle la succession du président, ou organise-t-elle surtout la survie du système politique après le président ?

 

 

 


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