Le pouvoir tribal et l’effondrement du développement du Cameroun Essai sur la confiscation du politique et la nécessité d’une pensée de la transformation
Le développement d’un pays ne dépend pas seulement de l’abondance de ses ressources, de la qualité de ses infrastructures ou de la compétence de ses dirigeants. Il dépend fondamentalement de la capacité d'une société à transformer ses ressources en puissance collective. Le développement est, en ce sens, une œuvre politique avant d'être une simple performance économique. Il suppose l'existence d'un pouvoir capable de dépasser les intérêts particuliers pour produire une orientation commune, une vision du futur et une organisation rationnelle des forces sociales. C'est à partir de cette proposition qu'il devient possible d'interroger la situation du Cameroun.
La question camerounaise ne serait pas seulement celle d'un pays qui ne se développe pas suffisamment. Elle serait celle d'un pays dont les potentialités considérables semblent constamment rencontrer une limite politique et institutionnelle. Cette limite peut être recherchée dans la nature du pouvoir, dans ses mécanismes de reproduction et dans la manière dont les appartenances communautaires peuvent être transformées en ressources politiques.
Il faut alors introduire une distinction essentielle entre la tribu comme réalité sociale et le pouvoir tribal comme construction politique. Les communautés, les cultures, les langues, les histoires et les solidarités particulières appartiennent à la réalité humaine. Elles ne constituent pas en elles-mêmes un obstacle au développement. Le problème apparaît lorsque le politique instrumentalise ces appartenances et les transforme en mécanismes de sélection, de fidélisation, d'exclusion ou de redistribution.
Le pouvoir tribal n'est donc pas le pouvoir d'une tribu. Il est un mode de
production du pouvoir par l'utilisation politique de l'appartenance.
Cette distinction change profondément la manière de penser le problème. Il ne s'agit plus de demander quelle communauté serait responsable des difficultés du Cameroun. Une telle question enfermerait l'analyse dans une logique de confrontation identitaire. Il s'agit plutôt de comprendre comment une appartenance sociale peut devenir une technologie politique, comment elle peut être convertie en loyauté, la loyauté en soutien, le soutien en pouvoir, et le pouvoir en accès privilégié aux ressources de l'État.
Le phénomène peut alors être pensé comme une chaîne de transformation :
appartenance
→ identification → mobilisation → loyauté → pouvoir → ressource → dépendance →
reproduction du pouvoir.
Lorsque
cette chaîne devient dominante, la politique cesse progressivement d'être le
lieu de construction du bien commun. Elle devient le lieu de gestion des
appartenances et des fidélités.
C'est
ici que commence la crise de l'État. L'État moderne repose théoriquement sur
une rupture avec les appartenances particulières. Il reconnaît des citoyens
avant de reconnaître des membres de communautés. Il doit sélectionner les
compétences selon des règles générales, distribuer les ressources selon des
critères institutionnels et organiser la société autour d'un principe
d'universalité.
Lorsque
les appartenances particulières pénètrent profondément les mécanismes de
l'État, cette universalité se fragilise. L'institution cesse d'être perçue
comme appartenant à tous. Elle peut être perçue comme l'instrument de ceux qui
la contrôlent.
Il se produit alors une mutation silencieuse : l'État devient une ressource à
conquérir plutôt qu'un instrument à servir. Cette mutation est fondamentale
pour comprendre le blocage du développement.
Car
lorsqu'un poste administratif, une nomination, un marché public, une
opportunité économique ou une décision politique devient d'abord un moyen de
récompenser une fidélité, la question de l'efficacité devient secondaire. Le
pouvoir ne cherche plus nécessairement le meilleur usage possible de la
ressource ; il cherche le meilleur usage possible de la ressource pour la
conservation du pouvoir. La rationalité politique se substitue alors à la
rationalité du développement.
Le
problème n'est donc pas simplement celui de la corruption. La corruption peut
être considérée comme l'un des symptômes d'un phénomène plus profond : la
privatisation politique de l'État. La privatisation ne signifie pas
nécessairement appropriation juridique des biens publics. Elle signifie que des
ressources destinées à la collectivité sont progressivement intégrées dans des
stratégies particulières de pouvoir. L'État demeure juridiquement public, mais
son fonctionnement peut devenir partiellement privé dans sa logique.
Cette
situation produit une contradiction fondamentale. D'un côté, le Cameroun
dispose de ressources humaines, naturelles, territoriales et économiques
considérables. De l'autre, la capacité institutionnelle à transformer ces
ressources en développement collectif demeure insuffisante.
Le
problème devient alors moins celui de la pauvreté des ressources que celui de
la pauvreté de la transformation. Un pays peut posséder du pétrole sans devenir
une puissance industrielle. Il peut posséder des terres sans devenir une
puissance agricole. Il peut posséder une jeunesse nombreuse sans transformer
cette jeunesse en force productive. Il peut posséder des intellectuels sans
faire de la connaissance une force de transformation. Il peut posséder des
ressources financières sans produire les infrastructures correspondant à ses
ambitions. Ce paradoxe révèle une vérité essentielle : la ressource ne produit
pas automatiquement le développement. C'est l'organisation politique de la
ressource qui produit le développement.
Lorsque cette organisation est défaillante, la richesse potentielle peut même
devenir une source de dépendance et de conflit.
Le pouvoir tribal doit donc être étudié comme un possible mécanisme de désorganisation de la puissance collective. Il a ce puissant pouvoir qui est de fragmenter la société en réseaux de fidélité. Il transforme la citoyenneté en appartenance. Il transforme la compétence en suspicion. Il transforme l'État en enjeu de conquête. Il transforme les ressources publiques en instruments de reproduction politique. Et, finalement, il transforme le développement en promesse perpétuellement différée.
Le
véritable effondrement n'est donc peut-être pas l'effondrement de l'économie.
Il est plus profond : c'est l'effondrement de la capacité collective à produire
du futur. Une société se développe
lorsqu'elle possède la capacité de concevoir son avenir, de mobiliser ses
ressources, d'organiser ses compétences et de transmettre aux générations
suivantes un potentiel supérieur à celui qu'elle a reçu.
À
l'inverse, une société entre dans une logique d'effondrement lorsqu'elle
consomme progressivement ses possibilités sans parvenir à renouveler sa
capacité de production, d'organisation et d'innovation. Le développement
devient alors une répétition de projets, de programmes, de discours et de
promesses qui ne produisent pas la transformation structurelle attendue. La question
camerounaise peut être reformulée ainsi : Comment un pays possédant autant de
potentialités peut-il demeurer durablement en dessous de ses propres
possibilités ?
La
réponse ne peut être uniquement économique. Elle doit être politique, institutionnelle
et anthropologique. Elle concerne la manière dont le Cameroun conçoit le
pouvoir, la réussite, la loyauté, l'État, la compétence et la communauté. Il
faut alors dépasser une conception superficielle du tribalisme. Le tribalisme
n'est pas seulement le fait de préférer quelqu'un parce qu'il appartient à la
même communauté. Il devient structurel lorsqu'il produit un système dans lequel
l'individu apprend que son avenir dépend moins de la qualité de son travail que
de sa capacité à entrer dans un réseau de protection. À ce moment-là, le
comportement individuel lui-même se transforme.
Pourquoi
investir dans la compétence si la compétence ne garantit pas la reconnaissance
? Pourquoi respecter l'institution si l'institution elle-même semble dépendre
de réseaux informels ? Pourquoi construire un projet collectif si chacun
cherche d'abord à sécuriser son propre groupe ?
La
logique communautaire finit alors par produire une rationalité individuelle de
survie. Ce qui peut apparaître irrationnel à l'échelle nationale devient
rationnel à l'échelle individuelle. C'est
là l'un des paradoxes les plus dangereux du système : un ensemble de
comportements rationnels individuellement peut produire collectivement une
irrationalité nationale lorsque chacun
cherche à protéger les siens ; à sécuriser son avenir ; à accéder aux
ressources ; à se rapprocher du pouvoir.
La
somme de ces stratégies particulières conduit à l'affaiblissement de la
collectivité. Le système se reproduit alors, non seulement par la volonté des
dirigeants, mais par les comportements qu'il produit chez les citoyens. La
transformation, en définitive, ne peut être uniquement institutionnelle. Elle doit
ausi être culturelle et anthropologique car, il est nécessaire de :
-
transformer le rapport au pouvoir.
-
transformer le rapport à la réussite.
-
transformer le rapport à l'État.
-
transformer le rapport à la compétence.
-
et surtout transformer le rapport à l'autre.
Le
véritable projet national serait alors de passer de l'appartenance comme
protection à la citoyenneté comme garantie. En effet, dans une société
réellement transformée, l'individu ne devrait pas avoir besoin de son groupe
pour obtenir ce que l'institution devrait lui garantir : justice, reconnaissance,
sécurité, égalité devant la règle et possibilité de participer à la production
de la richesse collective.
La question fondamentale devient alors celle de la construction d'un État qui
puisse être plus fort que les appartenances particulières sans avoir besoin de
les détruire. Il ne s'agit donc pas de supprimer les communautés. Il s'agit simplement
de leur retirer la fonction politique qui consiste à remplacer l'État.
La
transformation du Cameroun supposerait ainsi le passage d'un État de loyautés à
un État de compétences, d'un État de réseaux à un État d'institutions, d'un
État de redistribution des positions à un État de production de capacités.
Ce
passage, pensons-nous, constitue le véritable enjeu du développement car, le
développement ne consiste pas simplement à accumuler des infrastructures. Il
consiste, à bien regarder, à augmenter la capacité d'une société à résoudre ses
propres problèmes. La question ultime que l’on puisse se poser, n'est donc pas
: Qui détient le pouvoir, mais celle-ci : Que fait le pouvoir de la société ?
Si
un pouvoir utilise la société pour se reproduire, ce pouvoir devient une fin. S'il
utilise le pouvoir pour transformer la société, le pouvoir redevient un moyen. C'est
cette inversion qu'il faut combattre.
Le
pouvoir doit cesser d'être le lieu où l'on distribue les avantages pour devenir
le lieu où l'on construit les capacités. Il doit cesser d'organiser la
dépendance pour organiser l'autonomie. Il doit cesser de fabriquer des
bénéficiaires pour fabriquer des citoyens. Ainsi, l'analyse du pouvoir tribal
conduit nécessairement à une pensée de la transformation.
Le
problème du Cameroun n'est, finalement pas que ses populations appartiennent à
des communautés différentes. Le problème est que ces appartenances peuvent être
utilisées pour empêcher l'émergence d'une citoyenneté politique suffisamment
forte pour transcender les intérêts particuliers. Le défi du Cameroun, nous
dirons historique, serait alors de
transformer la diversité en puissance, les appartenances en richesse
culturelle, les différences en complémentarités et les citoyens en acteurs d'un
même projet historique.
Le
véritable développement commencerait au moment où l'État ne serait plus
considéré comme le butin de ceux qui le contrôlent, mais comme l'instrument
collectif par lequel une société construit son avenir. C'est à ce niveau,
soutenons-nous, que la question du pouvoir tribal rejoint la question de la
transformation.
Au
demeurant, transformer le Cameroun ne signifie pas simplement changer les
hommes au pouvoir. Transformer ce pays signifie changer la logique qui produit
le pouvoir. Et, nous le pensons, que c’est là que commence véritablement le développement.
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