Senghor et la culture sereer

 

Table ronde – Association Cosaan Sereer / Association Le Lien – 02 mai 2015

Daniel TONGNING

Chef de service, membre actif de l’Association Le Lien, La Courneuve

 

Introduction 

Revenir à Senghor, c’est toujours revenir à une source. Non pas une origine figée, mais une source vive, un foyer de sens, un lieu où se nouent l’expérience, la mémoire et la pensée. En consacrant cette journée à la culture sereer, l’Association Cosaan Sereer et l’Association Le Lien ont choisi de mettre en lumière ce foyer originaire, ce lieu matriciel où s’est formée l’une des plus grandes voix de l’Afrique contemporaine.

La table ronde intitulée « Senghor et la culture sereer » nous invite à interroger ce lien profond, presque organique, entre l’homme, le poète, le philosophe et son univers d’origine. Car chez Senghor, l’identité sereer n’est pas un simple élément biographique : elle est une structure de sensibilité, une manière d’habiter le monde, une forme première de présence. Elle irrigue sa poésie, elle inspire sa pensée politique, elle fonde sa vision de l’Afrique comme totalité culturelle et comme puissance de transformation.

Comprendre Senghor exige donc de comprendre ce fondement sereer (I). Et comprendre ce fondement, permet de saisir comment il a été transmuté en un projet culturel et politique pour l’Afrique (II). C’est ce double mouvement ; de l’origine à l’horizon,  que nous proposons d’explorer.

I – Le fondement sereer : une ontologie de la sensibilité

Lorsque Senghor évoque ses « racines sereer », il ne parle pas d’un héritage folklorique ou d’une appartenance communautaire. Il parle d’une ontologie de la sensibilité : une manière de percevoir, de ressentir, de comprendre. La culture sereer lui offre un rapport au monde où le visible et l’invisible se répondent, où le rythme structure l’être, où la parole est médiation, où la nature est totalité vivante.

La négritude, dans cette perspective, apparaît comme la mise en concept d’une expérience première. Elle n’est pas une invention abstraite : elle est la formalisation d’un vécu, la transposition d’une intuition née dans l’univers sereer. Le rythme, la communion, la relation, la présence au monde — autant de catégories qui trouvent leur première forme dans la culture sereer avant d’être élevées au rang de principes philosophiques. 

Ainsi, le fondement sereer n’est pas un point d’ancrage identitaire : c’est un point d’émergence ontologique. Senghor ne dit pas : « Je viens du Sine ». Il dit : « Le monde m’est apparu à travers une forme sereer de sens ». Et cette forme devient pour lui une matrice de transformation : elle se déploie, se métabolise, s’universalise. 

Dans une philosophie de la transformation, la culture sereer est l’instance originaire : le lieu où se constitue la première structure de sens, celle qui ensuite se transforme en pensée de l’Afrique, puis en vision de l’humain.

II – Le cheminement senghorien : de l’origine sereer à l’Afrique comme devenir

Le second mouvement de la pensée senghorienne consiste à transformer l’origine en horizon. Senghor ne se contente pas de célébrer ses racines : il les élève au rang de paradigme. La culture sereer devient pour lui un modèle de ce que peut être une culture africaine lorsqu’elle se pense ellemême, lorsqu’elle devient source de création, lorsqu’elle se déploie en concept. 

La négritude est le nom de ce passage : elle est la transformation du particulier en universel africain. Elle est la mise en forme d’une sensibilité sereer devenue sensibilité africaine, puis sensibilité humaine. Dans l’action politique, ce mouvement se poursuit : Senghor conçoit l’État comme espace de médiation, la démocratie comme rythme, le dialogue des cultures comme nécessité ontologique.

L’Afrique, chez lui, n’est jamais une entité figée. Elle est un devenir, une puissance de transformation, une réalité capable de se réinventer à partir de ses propres ressources symboliques. La culture sereer, dans cette perspective, n’est pas un particularisme : elle est un exemple paradigmatique de ce que peut être une culture lorsqu’elle devient foyer de pensée.

Conclusion : La transformation comme destin des cultures

Ce parcours, de l’origine sereer à l’horizon africain, révèle une vérité profonde : toute culture est une puissance de transformation. L’identité n’est pas un enfermement ; elle est une énergie, une dynamique, un mouvement. Senghor nous enseigne que l’enracinement n’est jamais un retour au passé : il est une projection, une ouverture, une promesse.

La culture sereer, transmutée en négritude, puis en humanisme du métissage, devient chez lui une force d’universalisation. Elle montre que l’Afrique peut penser le monde à partir d’ellemême, sans imitation, sans déracinement, sans reniement. Elle montre que l’origine, lorsqu’elle est assumée, devient puissance de création.

Dans une philosophie de la transformation, ce geste prend toute son ampleur : l’origine n’est pas ce qui limite, mais ce qui permet. Elle est le foyer où se forme la première structure de sens, celle qui ensuite se déploie, se transforme, s’élargit, s’universalise. Senghor, en assumant ses racines sereer, nous montre que la transformation est le destin des cultures vivantes.

Ainsi, célébrer « Senghor et la culture sereer », c’est reconnaître que l’Afrique porte en elle des forces de pensée capables d’éclairer l’humain tout entier. C’est affirmer que la transformation est la loi des cultures. Et c’est rappeler que, pour Senghor comme pour nous, l’origine n’est jamais un passé : elle est un avenir en gestation.


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